LES ANDELYS
AU XVIIIe SIECLE
PAR
LEON COUTIL
_________________________
EXTRAIT DU JOURNAL DES ANDELYS
LE 20 JUIN 1925
Les Andelys au XVIIIe Siècle
Nous avons rappelé certains détails et monuments que l'on voyait encore dans l'église collégiale Notre Dame des Andelys en 1718, en nous appuyant sur le récit d'un voyage aux Andelys de l'abbé Bertin.
Grâce à un beau dessin de l'architecte Lequeu, conservé au Cabinet des Estampes à la bibliothèque nationale de Paris, nous connaissons l'aspect de notre ville vers cette même époque.
Un ancien avocat des Andelys, M. Mesteil fit exécuter une copie de ce dessin au crayon de mine de plomb, par M. André Durand, dans les dimensions de l'original; et lors de sa vente, mon père acheta pour le musée des Andelys ce dessin et celui du Manoir de Radeval dont nous avons donné la gravure dans une précédente étude ; nous reproduisons ce même dessin grâce à une gravure sur bois provenant de l'Histoire des Andelys, de de Ruville.
Une aquarelle de Duclos, datée de 1755, représente le panorama de la ville, à peu près à la même date, mais prise dans toute l'étendue de la vallée, un peu au dessus du boulevard des Remparts et de Chapitre, il appartient à M. Monton, ancien agriculteur à Cléry, M. Cochois entrepreneur de peinture, en avait fait exécuter une grande copie que ses héritiers ont offert au musée des Andelys à son décès, en souvenir de leur père, qui aima passionnément sa ville natale et ses souvenirs.
Nous commencerons notre visite par l'extrémité ouest de le rue de le Madeleine, un peu en avant des fortifications d'Andely le Vieux, dont on aperçoit l'enceinte avec ses demi-tourelles, à gauche vers le nord. Cette enceinte, qui existait déjà au XIè siécle, ainsi que nous l'avons mentionné dans notre Guide des Andelys, possédait sur le côté nord douze de ces tourelles ; on peut s'en rendre compte sur plusieurs vieux plans conservés également au Cabinet des Estampes à Paris.
Ces fortifications traversaient la rue de la Madeleine en arrière de la Fontaine Perrée, qui arrosait les fossés ouest.
L'église de la Madeleine se trouvait donc en dehors de la ville fortifiée avec le quartier des Capucins.
Nous avions voulu rappeler ce détail lors de la fête du quartier de la Madeleine, qui, l'an dernier, dans un grand élan d'indépendance, je n'ose dire d'ingratitude, a voulu se séparer du giron de sa vieille et bonne mère, en nommant un maire, après avoir créé une nouvelle commune et affirmé son autonomie, comme l'Irlande et les Dominions anglaises.
On peut se demander pour quelle raison l'artiste qui a peint la statue du bon Saint-Denis, couleur chocolat, a mis au dessous du nom du saint le millésime AN XIII, si bien que maintenant beaucoup d'habitants du quartier croient que Saint-Denis eut la tête coupée en l'an XIII ! oubliant que le premier évêque de Paris fut décapité avec ses compagnons en 280, à Montmartre.
Nous ajouterons que cette statue n'a jamais représenté Saint-Denis, qui d'ordinaire porte sa tête coupée sur sa poitrine.
Mais revenons à cette église Sainte Marie-Madeleine dont nous voyons ici la façade avec sa tour début du XIIIè siècle correspondant à une nef dont il subsiste encore le mur Est de l'abside adossée à la sacristie, en arrière de la maison de M. et Mme Lohy, qui certes ne se doutent pas qu'ils succèdent au sacristain de cette vieille église.
Dans ce mur se voit encore une console en pierre qui a servi à supporter une statue.
Dans le vaste jardin qui correspond à la nef majeure et à une seconde nef latérale mineure de six travées, longeant le côté de la rue de la Madeleine, on voit aussi un chapiteau de colonne. La nef s'étendait de la maison Lohy à la maison Lainé-Meurdrac, acquise par M. Fatras ; on a retrouvé jadis beaucoup d'ossements humains sur le périmètre de l'église et en dehors, et des cercueils en plomb. car un cimetière entourait cette église suivant l'usage.
C'est probablement au centre de ce portail que se voyait la belle Vierge du XIIIè siècle dont nous avons parlé et qui fut acquise par un antiquaire de Beauvais; nous pouvons nous réjouir d'en revoir une bonne copie dans une propriété du boulevard de la République, à l'angle de la rue Mesteil ; de cette manière, les touristes pourront conserver le souvenir du vieux monument confisqué le 2 août 1791, par le Directoire, qui fit vendre les objets du culte ; il fut converti en salpétrière. En 1795, les habitants firent exécuter pour 45.000 fr. de travaux et le culte y fut rétabli pour trois ans seulement car en avril 1798, l'église fut vendue par l'Etat à Pierre-Antoine Montier, apothicaire, qui la revendit à son tour à un nommé Dailly, maître-maçon, lequel la démolit. La tour de l'Horloge des Capucins n'a pas conservé la forme, ni les dimensions de celle de l'église, bien que le bois et l'horloge en proviennent.
Une porte fortifiée existait à l'entrée de l'ancienne rue du Coq, devenue rue de la Madeleine; pendant la Révolution, elle porta le nom de la rue du Bonnet-Rouge : elle était habitée par les tanneurs, à cause du ruisseau de Paix qui y avait été annexé.
Sur la place du Marché, bien modifiée de nos jours, se voyaient les halles à toiles, et au centre, les vieilles halles en bois dont on conserve le souvenir grâce à un dessin qui a été ensuite lithographié par Huet. Ce qui donnait à cette place sa principale parure c'étaient les 48 ormes séculaires plantés à la fin du règne de Louis XII, et qu'une municipalité fit un jour abattre sous prétexte qu'ils étaient trop vieux.
Nous citeroins surtout l'ancienne demeure de Mathieu de Lampérière, lieutenant au présidial, dont on voit la maison à droite, au centre, avec sa tourelle existante et remontant au début du XVè siècle, elle est analogue au logis de Dunois: Sa fille aînée, Marie de Lampérière, épousa le grand poète tragique Pierre Corneille, en 1640; sa soeur Marguerite épousa, en 1650, son beau-frère Thomas Corneille, poète dramatique, lequel mourut dans cette maison en 1709.
C'est en 1858, que la ville des Andelys acheta cet immeuble pour le transformer en hôtel-de-ville; la toiture fut refaite, on y ajouta un campanile et on orna les murs des quatre médaillons de Turnèbe, Poussin, Thomas Corneille et Blanchard, aéronaute, nés aux Andelys.
Toujours à droite, une petite rotonde correspond à la fontaine Sainte Clotilde, dont le tilleul séculaire se confond avec le coteau boisé; cet arbre a été très habilement restauré après le cyclone de 1901, par M. Ferjus Caron, qui y a aménagé une chapelle très pittoresque. Nous regrettons toutefois qu'à la Révolution on ait envoyé d'Evreux un détachement armé, le 23 prairial 1799, pour empêcher le pélérinage et détruire le dolmen sous lequel les pélerins avaient coutume de passer.
Sur la droite se détache un toit pointu correspondant au couvent Saint-Jean dont la façade très transformée existe sur le Marché aux Porcs (ancienne propriété Catheux), il se prolongeait sur toute la longueur de la rue St-Jean jusqu'à l'angle de la rue de La Boullaye, où se trouvait le Manoir de Radeval ou Grande Maison (XVIè siècle), que nous avons reproduite précédemment et qui apparaît de face à l'arrière plan en haut et à droite.
A peu près au même plan, mais au centre, l'église collégiale Notre-Dame, terminée vers 1250, et qui montre encore sa flèche centrale en charpente, incendiée par la foudre au XVIIè siècle, et remplacée en 1799 par un toit pyramidal.
A gauche de l'église, un autre dôme pointu qui correspond à la chapelle Sainte-Clotilde dépendant du monastère de filles, qui jouissait d'une grande vogue.
Nous pouvons ajouter qu'après la Révolution, vers 1840, les demoiselles de La Boullaye y rétablirent une institution de jeunes filles dont la réputation était telle qu'on y préparait au brevet supérieur; nous avons connu des institutrices primaires qui y avaient fait leurs études, ce qui prouve que les maisons religieuses ont toujours donné un enseignement au moins égal pour ne pas dire supérieur aux autres écoles et que le monopole réclamé par le Bloc des gauches ne peut exiger aucune raison de priorité, ni de supériorité, et l'enseignement que l'on y donne encore continue la bonne tradition.
N'oublions pas de rappeler que la chapelle est un ancien baptistère mérovingien qui existait peut-être du temps de la reine Clotilde, lorsqu'elle fonda ce monastère vers 497; nous l'avons découvert fin 1908, sous le parquet actuel.
Nous ne saurions oublier, en terminant cette visite, de mentionner l'hôtel du Viennois, fondé par un conseiller du parlement de Rouen, Duval du Viennois, au XVè siècle, sa facade est intéressante bien que les fenêtres ogivales et flamboyantes aient été supprimées pour donner plus de lumière dans les chambres; on y admire encore la vaste cheminée avec son beau linteau en bois sculpté et son tambour en bois du XVè siècle, classés comme monuments historiques.
Le propriétaire actuel a réorganisé cet hôtel et nous ne saurions mieux terminer qu'en priant tous nos lecteurs d'y amener cet été le plus d'excursionnistes possible, non seulement à l'hôtel du Grand-Cerf, mais dans tous nos hôtels des Andelys; car outre le plaisir et la cordialité qu'ils procureront aux touristes, ils assureront la prospérité de notre charmante et pittoresque cité, une des plus attrayantes de la Normandie.
Léon COUTIL