5.05.91 retranscription : Henri-Vincent MONTIER
origine : texte dactylographié communiqué par Guiléne MONTIER née LINYER.
Léonie-Octavie
MONTIER née BOISGONTIER (1839-1922)
Texte écrit
aux Andelys en 1899
1899. Je n'ai pas la prétention d'écrire mon histoire, outre qu'elle a été peu mouvementée, je m'interdis de parler de certaines impressions qui ont été l'âme de ma vie intérieure.
Je tiens à faire revivre pour mes petits enfants certaines figures effacées de parents et d'amis.
Je le ferai d'une manière courte et si je n'arrive pas à les mettre en lumière au cours de ce récit, je le ferai sous forme de topographie.
Depuis le mariage de ma fille, je suis souvent seule, les sorties me fatiguent, la lecture lasse promptement le cerveau, comment employer mieux les heures de solitude qu'en vivant dans le passé ? Cher passé peuplé, pour moi, de si chères et de si grandes affections, comme il est doux de vous faire revivre dans ces lignes !
Mes plus lointains souvenirs me reportent à ECOUEN, dans la maison de Poste de Mr Almire LEVEILLE, ami de mon père. Notre vie, dans notre intérieur, était des plus sédentaire. Dans ma petite enfance, notre vieille bonne Lisbeth nous promenait Place Royale (Place des Vosges), plus tard, on traversait la place de la Bastille pour aller s'asseoir sur le 3éme ou 4éme banc du boulevard Bourdon, rarement, on se rendait au Jardin des Plantes.
Mon père descendait d'une ancienne famille normande, mais qui, par suite des malheurs du siècle dernier (18éme), se trouvait dans une extrême pauvreté.
Mon grand-père BOISGONTIER était un pauvre petit huissier de la Ferté-Macé, il gagnait peu et il n'avait pu donner aucune instruction à ses trois fils et à ses trois filles.
Ma grand-mère Anne-Marie CLARISSE qui l'avait épousé, avait éprouvé bien des fatigues pour mettre au monde et élever 8 enfants qu'elle avait eus en 8 ans.
Mon père était très intelligent, il avait acquis par lui-même l'instruction et les connaissances qui l'ont aidé é faire sa fortune. C'était un travailleur infatigable, un sensitif au point de vue du coeur, un homme de devoir. Tout jeune, il entra comme clerc d'avoué chez maître THEBERT à Domfront, puis il vint à Paris chez mon grand-père BRINDOSSIERE. Ce fut le point de départ de sa réussite. Mon grand-père lui céda son étude et lui donna sa seconde fille en mariage.
C'était deux natures bien différentes que celles de mon père et de ma mère; de là des conflits dont je souffrais beaucoup.
Ma mère descendait d'une famille noble dont l'origine connue remonte la conquête de Normandie de l'an 1000. Un de nos aïeux, le seigneur de MELFECTH aurait refusé sa part de butin à la bataille d'HASTING. La mère de mon arrière-grand-mère était une demoiselle de MELFECTH.
Madame BRINDOSSIERE était morte la première, fort jeune, laissant 3 petites filles à mon grand-père à peine âgé de 29 ans. (il s'était marié à 19 ans) et il se remaria avec la maîtresse de pension de ses filles.
Ma mère menait une vie large et elle avait peine à se plier aux habitudes plébéiennes de son mari. Elle était née aristocrate, imprégnée des idées du milieu dans lequel elle avait vécu, souffrant du manque d'éducation mondaine de celui dont elle partageait l'existence, souffrant de la réclusion dans laquelle nous vivions habituellement.
Aussi, quelle joie pour elle et pour nous quand nous nous retrouvions dans cette grande maison d'Ecouen! Quel bonheur de jouir de la liberté, de ce jardin si vaste ! L'animation était extrême en cette demeure; de jour comme de nuit, des voitures de Poste s'arrêtaient pour relayer leurs chevaux, les écuries en contenaient plus de 200, quel personnel important ! L'entretien des écuries et des voitures, je vous le laisse à penser ! Hélas, la création des chemins de fer ruina cette industrie et d'Ecouen, il ne fut plus question.
Tout notre plaisir consistait, alors, dans nos réunions avec nos deux cousines Louise et Agathe GOURDIN; le dimanche mon oncle s'occupait beaucoup de nous; il avait une nombreuse famille et, quelquefois, on dansait avec tous les jeunes collégiens et les jeunes filles qu'il faisait sortir de pension.
J'avais aussi une petite amie, fille de maître-clerc de mon père, Mr MARECHAL. Cette enfant m'aimait beaucoup, elle ne trouvait pas dans sa famille l'éducation répondant à ses aspirations et cherchait parmi nous un aliment à son intelligence et à son imagination. Plus tard cette amitié fut traversée par des épreuves : nos pères se fâchèrent et nous ne nous retrouvâmes qu'en étant mariées.
Les rapports resteront plus suivis avec Mr FOUYAU, un autre maitre-clerc de mon père; ce monsieur qui avait été témoin de ma naissance, avait conservé pour moi un réel intérêt très affectueux. C'est lui qui a préparé les voies à mon mariage, et jusqu'à son dernier jour, il s'est trouvé présent à tous les événements de famille. Trop malade pour assister à l'union civile et religieuse de ma fille, il s'est fait remplacer par son gendre, Mr BIDAUT DE L'ISLE; peu après, on le portait en terre, il avait 80 ans.
Je n'étonnerai personne en disant que la révolution de 1848 a fait époque dans ma vie; j'avais 8 ans, nous habitions en plein centre révolutionnaire, place de la Bastille. Depuis le 24 février, jour où fut proclamée la république, jusqu'au 25 juin où le bon droit l'emporta sur l'anarchie, c'étaient chaque jour des insurrections partielles qui terrorisaient Paris. Nos pères, nos oncles étaient appelés comme gardes-nationaux à veiller à la sécurité de la ville.
Dans notre quartier, les demeures un peu vastes avaient un poste gardé par les gens d'ordre et les nuits étaient loin d'être tranquilles. J'entends toujours le rappel obligeant de prendre les armes, le fameux cri "au lampion...au lampion..." pour intimer aux locataires des maisons d'éclairer leurs fenêtres et de remplacer ainsi les becs de gaz brisés. On était toujours sur le qui-vive et on vivait dans l'angoisse. Nous n'avons pas fui pour éviter ces alarmes et nous avons essuyé dans notre demeure les trois sanglantes journées qui ont terminé cette époque. Impossible de rester dans notre appartement bombardé et mitraillé par les obus et les biscaïens.
Nous nous étions réfugiés chez deux femmes veuves habitant sur la cour de notre maison; on savait que chez elles il n'y avait pas d'hommes et on était à peu prés assurés de n'être pas traqués par les insurgés.
Dés le début de cet horrible combat, mon père avait pris les armes, mais la mairie était tombée au pouvoir de l'insurrection, il était venu nous rejoindre pendant la nuit. Il a fallu le cacher sous des matelas, on menaçait les personnes chez lesquelles nous étions de faire une perquisition. Quels moments de folle terreur !!!
La dernière journée, après avoir essuyé 8 heures de canonnade, n'ayant aucune nourriture, mes parents décidèrent de partir entre minuit et deux heures. Ma mère nourrissait ma plus jeune soeur Blanche, âgée de 2 mois et elle sentait le tout lui monter à la tête. Mourir là ou mourir dans la rue, autant valait tenter la fuite.
Ma soeur, ma mère et notre vieille bonne, ainsi que moi-même, misérablement vêtues et mon père affublé d'une blouse, nous regagnâmes les rues avoisinantes le derrière de notre demeure. A chaque barricade, on nous arrêtait et nous avions maintes difficultés pour la franchir.
Plus de 60 fois, on recommença des pourparlers, ce qui entravait notre marche, le jour arrivait, le combat recommença, les balles sifflaient au dessus de nos têtes, nous étions à bout de force. Rue de Charonne, mon père se ressouvint d'un de ses clients, Mr CORPET, il alla sonner chez lui en lui demandant instamment de nous recevoir; il ne put le faire qu'avec la permission de son entourage d'insurgés.
Pauvre mère ! Je me souviens avec quelle avidité elle se jeta sur la nourriture, ma soeur et moi nous étions si faibles et avions l'estomac si contracté que nous ne sentions pas le besoin de nous alimenter. Je me rappelle avoir dit "laissez-moi mourir"; je n'avais plus le désir de vivre !
Cette journée fut décisive, les troupes commandées par le général LAVAIGNAC furent victorieuses. On pénétra dans nos maisons, place de la Bastille, les portes furent enfoncées. Heureusement, deux amis de mon père, messieurs FREMARD se trouvaient avec les soldats de la ligne, ils firent mettre des sentinelles dans l'étude de mon père et tout désordre fut évité. Notre appartement se trouvant au dessous fut saccagé, plusieurs meubles brisés, le vin délogé de la cave coulait à flots dans la salle à manger, il n'y avait plus de fenêtres. Malgré tout, nous rentrâmes le soir heureux de nous retrouver en sécurité !
Nous ne tardâmes pas à repartir en Normandie et nous passâmes 4 mois en famille prés des grand-parents BRINDOSSIERE et BOISGONTIER. Ce fut un des temps les plus heureux de ma vie que ce séjour à la Ferté-Macé.Nous avions emmené notre institutrice, mademoiselle REMY; nous prenions nos leçons en commun avec nos cousines Louise et Agathe GOURDIN. Petite tante (Madame BRINDOSSIERE), si bonne et si intelligente, s'occupait aussi de nous, en plus nous avions le bonheur d'être prés de ma chère tante Azeline, la dernière soeur de mon père, un ange de douceur, de piété et d'abnégation. Quel bonheur je ressentais à faire mes prières avec elle, à dire mon chapelet, je sentais mon coeur battre à l'unisson du sien.
Toutes les angoisses que nous avions ressenties m'avaient mûrie, et bien que j'eusse seulement 9 ans, je n'étais plus une petite fille. J'aimais la campagne, j'aimais la régularité de cette vie prévue, je me sentais dans mon élément.
C'était la première fois que j'avais un contact journalier avec des personnes pratiquantes, mes parents n'étant nullement dans ce genre d'idées.
L'année suivante, nous restâmes 2 mois. Un terrible fléau sévissait : le choléra. Nous restâmes assez longtemps à Paris pour constater les ravages causés par cette épidémie. A la tombée de la nuit, on voyait circuler des tapissières contenant 25 à 30 bières, quelquefois ces tapissières étaient précédées de torches. C'était encore la terreur bien qu'elle fût autre que l'année précédente. En nous éloignant, nos angoisses ne furent pas entièrement calmées : mon père ne nous accompagnant pas. Quelle inquiétude j'éprouvais quand une lettre tardait à venir ! En ce temps là, on n'avait pas de chemin de fer, ni télégraphe, on voyageait dans de lourdes berlines ou diligences traînées par 5 chevaux. Elles se divisaient en 3 compartiments, le coupé en avant où pouvaient tenir 4 personnes, l'intérieur où on étouffait, le retonde littéralement inondé par la poussière soulevée par le véhicule. On mettait 18 heures pour arriver à Argentan; à toutes les côtes un peu longues, on descendait pour alléger le poids de la voiture et on entreprenait de les gravir à pieds, même la nuit !
A Argentan, on prenait une voiture dite "coucou" qui souvent n'avait pas de vitres pour nous garantir du froid et de la pluie et on était encore à 4 ou 5 heures avant de voir poindre le cloché de la Ferté-Macé !
Notre vie, prés de mes grand-parents était des plus simple. D'abord parcequ 'ils étaient d' une condition modeste, ensuite parceque le luxe des classes très élevées n'était pas encore répandu à ce qu'on appelait en ce temps là, "la bourgeoisie".
Dans le bourg où nous habitions, on ignorait encore, avant la révolution de 48, ce que pouvait être même le confortable. Point d'argenterie dans aucune maison, même les plus riches, on s'éclairait avec de pauvres petites chandelles fumeuses qui jetaient autour d'elles une flamme vacillante, les lampes commençaient à apparaître, mais elles étaient si défectueuses, qu'à peine voyait-on mieux qu'avec ce genre d'éclairage.
Comme je l'ai dit, il n'y avait pas de chemin de fer, les rapports entre villes et contrées étaient difficiles et chaque endroit conservait ses usages locaux, son habillement particulier, la coiffe des femmes n'était pas la même nulle part, elle différait dans chaque localité. On en faisait la remarque au jour du marché. Comme c'était amusant de voir tous ces costumes et d'entendre la patois de chaque individu !
C'était mes grands jours de bonheur que ces jours-là, quand j'étais enfant !
Cette dernière saison d'été de 1849 fut la dernière passée avec tous mes grand-parents : ma grand-mère maternelle fut enlevée en novembre d'une attaque de paralysie. Au mois de mars 1850, mon grand-père maternel s'en allait aussi de terre. Il laissait des affaires fort embarrassées. Mon père, par sa rare énergie et son dévouement parvint à faire face aux engagements de son beau-père et conserva un modeste pécule à ma grand-mère et à ma petite tante. Mais que de tristesse cette mort laissa dans la maison ! et en particulier dans mon pauvre coeur. Je me repliais sur moi-même, je vivais de chagrin. Il eut fallu donner un aliment à mon imagination et à ma sensibilité; il eut fallu de fréquentes pratiques religieuses. Malheureusement, mon père et ma mère étaient loin de partager mes tendances... Comme professeurs, j'avais une institutrice catholique, n'allant qu'au temple protestant ! une maîtresse de piano de l'église réformée ! Mon pére, voltairien, ma mère plutôt opposée... Je fis ma première communion très jeune, et après, point de catéchisme, de persévérance, le strict nécessaire pour accomplir les lois de l'église. De plus, j'étais l'auditrice attentive de polémiques contre le catholicisme. Sans cesse et toujours, ce sujet était le thème de conversations. Je me demande comment ma soeur et moi avons pu conserver la foi c'est une grâce spéciale de la Providence qui nous vouait pour la lutte et nous y soutenait.
J'étais d'une nature réfléchie, j'aimais énormément mon père, vous jugerez de tous les doutes qui se sont élevés dans mon intelligence au sortir de l'adolescence. Et malgré tout, le sentiment de la vérité dominait ma nature, la partie basse étant seule affectée par des combats où j'ai laissé santé et gaieté.
En l'été 1854, nous nous retrouvâmes à la Ferté-Macé. Il n'y avait plus de grand-père ni de grand-mère, mes trois tantes maternelles vivaient ensemble et c'est chez elles que nous passions nos deux mois. La grande distraction de cette vacance fut notre voyage à Flers. On se mit en rapport avec la famille GALLET, on vit la famille BRAUX; Octavie épousa Mr CABROL cette année-là mais nous n'assistâmes pas à son mariage. Depuis les liens se sont resserrés avec ces bons amis dont j'apprécie tant les principes et l'excellente éducation.
Puissent nos petits-enfants perpétrer les sentiments d'amitié que nous avons eus les uns pour les autres.
Une de mes grandes peines d'enfant fut, après la mort de mon grand-père BRINDOSSIERE, le départ de notre vieille bonne Lisbeth. Ce n'était plus une domestique mais une vieille amie. Elle avait pris part à tous nos malheurs, toutes nos angoisses, elle se dévouait à tous sans cesse. L'âge et les infirmités étaient venus et se sentant incapable de suffire à sa tâche, elle se retira dans son pays. Je la vois toujours, quittant notre maison, je croyais mourir d'émotion ce jour-là. Elle m'aimait tendrement, je trouvais prés d'elle un refuge dans mes peines et depuis, quand je me sentais désolée, je pensais toujours à elle... On ne retrouve plus de serviteur comme ceux-là. L'année après sa retraite en 1852, nous allâmes à la campagne de Montgeron, ma soeur Marie, alors âgée de 20 mois, était fort malade et les docteurs, tous d'accord à ce sujet, décidèrent qu'il était impossible de la laisser passer l'été à Paris.
Bien que très tourmentée pour cette enfant, ces quelques mois passés au grand air furent un vrai bienfait pour nous tous. J'étais restée fort petite et dans ce petit laps de temps où nous séjournâmes à Montgeron, je me développais d'une manière extraordinaire. J'ai toujours aimé la campagne avec passion, je m'y plais tellement que j'y resterais volontiers l'hiver. Et cependant je n'y habiterais pas à cause de l'éloignement de mes enfants.
J'ai toujours été d'un caractère triste, le calme de la nature apaise les tempêtes que soulèvent en moi les turpitudes humaines...
Comme je l'ai dit, au commencement de ce récit, nous vivions très retirés, nous ne voyions que très peu de jeunes filles et encore ce peu répondait si mal aux aspirations de mon âme, que je préférais les rapports avec les vieillards. Je savais, dans une sorte de poésie idéale m'éloigner absolument de la réalité de la vie. Vous jugerez du réveil douloureux qui s'ensuivit après mon mariage, j'avais cru vivre dans un monde de saints et je ne m'attendais nullement à toutes les iniquités que je découvrais à tous les coins de la route. Que de peines, que de souffrances ! Je ne pouvais m'habituer aux désillusions que m'amenait l'expérience de la vie.
Certes la santé des enfants que j'ai mis au monde s'est ressentie des impressions dans un milieu tout autre que celui où j'avais vécu.
------------------fin de retranscription------------------
liste des communes citées : il est à noter qu'en mars 1991, 52% des 270 abonnés BOISGONTIER au téléphone habitent dans les 3 départements du Calvados, de l'Orne et de la Mayenne avec une concentration maximale vers l'ouest du département de l'Orne.
DOMFRONT : commune de l'Orne, au sud-ouest de ce département
FLERS : commune de l'Orne, au sud-ouest de ce département
LA FERTE MACE : commune de l'Orne, au sud de ce département
ARGENTAN : commune de l'Orne, au nord de ce département
ECOUEN : commune à environ 25 km au nord de Paris (Val d'Oise)
MONTGERON : commune à environ 10 km au sud-est de Paris (Essonne)
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